L’art de la trace

Présenter le livre de Cédric, L’art de la trace, serait l’appauvrir et à coup sûr le trahir, tant sa qualité tient au style d’écriture. Mais aussi, parce que le style dont il est question c’est aussi un style de vie, une manière d’aborder la montagne. Je vais donc tenter des variations autour des thèmes abordés dans le livre.

Cédric Sapin-Defour

Être là et partir à temps

Dès la première ligne du livre, je me suis reconnu. « Être là. Partir tôt, que la journée soit longue  ; mais pas trop, l’hiver aimable, tolère les dormeurs ». Bien sûr, il s’agit d’abord pour le randonneur d’être là, présent à la promesse d’un jour nouveau.

Trouver la bonne heure du départ est l’éternel dilemme. Pas trop tôt, sinon la neige n’aura pas décaillé à la descente. Non, surtout pas trop tôt, pour moi, dont la paresse sommeilleuse sera un handicap pour la journée. Pas trop tard non plus, car on ne sera pas dans le bon timing. Habillé, réveillé (dans ce ordre), il faut « mettre « ses » peaux qui ne sont pas les nôtres », quoique, quand même un peu, car celles du voisin n’iront probablement pas.

« Se mettre en marche. En glisse. Paisiblement excité ». Excité, oui, de l’aventure qui commence, de ce que l’on va découvrir, ou pas… si le brouillard tombe. Alors ce sera une autre aventure  ; rentrer au plus vite, ne pas se perdre, retrouver la chaleur. « Allonger d’emblée le pas et régler sa taille pour tout le jour ». Mais certains ne trouvent leur rythme qu’après un bon échauffement. Pour ceux-là, dont je fais partie, le mot « boulet » ne tardera pas à se murmurer en rigolant parmi les premiers.

Toujours « avec » la neige

« Au départ d’une sortie, la première personne à qui on parle s’appelle la neige. La terre du skieur est blanche, cachée des ses os, charnue et adoucie. Du blanc à perte d’idées ». Les idées (noires) étant perdue d’autres viennent, blanchies par la neige. On est là pour elle, pour sa blancheur, pour son « froissement tout plaisant », pour le silence quelle amène en absorbant les bruits. Son manteau, en recouvrant le chaos des roches forme « les géographies de l’hiver, silencieuses, ouatées ».

En allant à sa rencontre, du début jusqu’à la fin de la journée, la même interrogation revient : comment est-elle ? La Déesse neige sera-t-elle clémente et douce, rude et glacée, ou dangereuse à en mourir. Pour le savoir, on consulte obligatoirement ses oracles : le bulletin nivologique par rapport aux risques d’avalanche et le bulletin météorologique par rapport aux intempéries prévisibles.

Le skieur tâte la neige de l’œil et du ski, il l’ausculte en permanence. Dure, gelée, poudreuse, cristalline, gros sel, pulvérulente, froide, lourde, soupe, tassée, croûtée, croûtée cassante, avec des grattons, ventée, frittée, en plaque, accumulée, transformée, en corniche, les noms et adjectifs ne manquent pas. Selon le cas, le skieur adapte sa posture et ses manières. La neige en montagne se respecte, autant qu’on s’en délecte.

Le skieur alchimiste ne skie pas sur, ou dans, la neige, il skie « avec » la neige. Sans cesse, il noue et renoue le lien avec sa vieille complice. À chaque avancée, il la surveille, l’interpelle, lui demande – du regard et du ski – : là comment es-tu, et là, et là ? À chaque virage, il l’interroge : douce, dure, traîtresse, clémente, joueuse ? et il lui répond en acte : si tu es dure je serais incisif, si tu es douce je me glisserais comme une ombre, si tu croules et menace, je tracerais une diagonale prudente pour sortir de ton piège.

Une interaction avec l’environnement

La porte de la maison franchie, le skieur de montagne « épie les signes. Ceux des précédentes neigées qui présagent de la suite plus haut, plus tard . Ses skis aux premières glissées par leur frottement lui en diront plus encore, jusqu’à lui réciter l’hiver ». Il écoute ce que chuchotent à ses oreilles le crissement de ses pas, le froissement des skis. Il scrute avec intensité les nuances de blanc pour évaluer les signaux de la déesse blanche : par ici, pas par là, stop danger. « Skier c’est aiguiser le regard, prêter l’oreille : reprendre langue … c’est discuter avec les lieux ». Tout est scruté, l’évolution du ciel, la force du vent , les courbes du soleil, les pentes et contre-pentes, et la neige.

Le ski de montagne est une interaction vivante, une adaptation permanente, attentive, à la multiplicité des lieux et des neiges rencontrées. Une amitié aussi, car le skieur alchimiste est reconnaissant à sa neige de lui offrir de quoi glisser dans sa montagne, purifiée par le blanc manteau. Pour évaluer le risque de coulée ou d’avalanche, il faut une expertise issue d’un apprentissage lent et prudent, mais qui reste toujours incertaine. Dans le milieu, chacun connaît des gens expérimentés qui ont disparu. Quand on sait trop bien, on en oublie les alertes et « c’est à ce moment que la mort se lèche les babines », écrit Cédric.

Trouver la bonne neige, c’est tout un art. C’est un art de la conversation : il faut avoir parlé avec ses connaissances, pris avis de ses collègues et amis, passés par là, il y peu. C’est s’appuyer sur l’expérience des années passées : on sait que là dans telles conditions, à ce moment de l’année, c’est dans cette combe qu’elle sera bonne, simplement posée, attendant nos spatules. « Cet apprentissage fera d’eux de fins démêleurs. Ils éprouveront le doux plaisir de passer au bon endroit, au bon moment et , cela, les livres en l’enseignent pas ».

Skieur de montagne ou skieur alchimiste ?

Comment nommer la pratique des randonneurs à ski  ? « j’ai une tendresse pour ski de montagne » dit Cédric. Lorsqu’il est de « haute montagne », c’est encore mieux ; un peu plus austère, un peu plus glacé, un peu plus bref aussi. L’autre ski, c’est le ski de piste. Il « grignote notre espace jusqu’à le dévorer, polluant nos inspirations et nos soifs de silence ». Ces riders sur boulevards balisés « gigotent en musique et font des pirouettes » dans leur fringues à la mode et leur skis all-mountain-super-shape, tout-en-anglais.

Qu’on ne s’y trompe pas, aucune critique du ski sur piste, mais de l’industrialisation-commercialisation-infantilisation, qui le transforme en un loisir de masse. Les pistes damées-balisées-commercialisées sont bien différentes de la montagne. On y trouve une neige uniformisée, broyée, tassée, peignée, ratrackée, matraquée, canonisée, une neige morte. La diversité a été détruite pour permettre à tous d’y glisser sans rien connaître de la montagne, mais après avoir été taxé d’un « forfait » .

Que fait-on en s’échinant dans les montagnes avec ses peaux ? S’il s’agissait de s’y déplacer, ce ne serait que lenteurs, contraintes et difficultés. Pour le « skieur alchimiste » dit Cédric, – quel beau terme ! – c’est tout autre chose. Il tente la conjonction du rêve et de la réalité, il opère la transmutation « d’un projet en souvenir, d’un rêve en mémoire, d’un homme en un autre homme. Elles sont là les vertus magiques de nos itinéraires à skis, nos existences pas à pas s’y façonnent et nous n’en sortons pas tout à fait les mêmes ». Ces escapades peuplent nos mémoires d’images remaniées, enjolivées, dira-t-on (avec raison), mais déjà, sur place, la transformation était en cours : les déserts blancs et rochers glacés ont formé sous nos yeux leurs images d’Épinal.

Il serait bien inutile de se lever le matin, de transpirer et d’avoir mal aux cuisses, sans l’espoir d’un instant de beauté, de conjonction avec l’idéal. Certains méprisent avec ostentation cette esthétique. « Dans l’histoire de l’humanité, comme dans le développement de l’individu, l’apparition du sentiment esthétique témoigne de la première attitude désintéressée » (Robert Lenoble). Certains y sont étrangers et même hostiles. Les durs à cuire y rechignent, ils veulent de l’itinéraire, du détail altimétrique, du déniv-horaire, du freeride à mach 2, de la grosse pente, de la performance, du dry-ski dans le raide. Ceux-là vont dré dans l’pentu, patrouillent au GPS et vadrouillent au ski-carbone. Chacun voit midi à sa neige .

Se glisser silencieusement dans la montagne

En ski on glisse, à la descente comme à la montée. L’avantage c’est que « la glisse ne heurte rien et molletonne l’existence, douce sensation d’un sol en mouvement sous nos pieds, sans que nous y soyons pour beaucoup. Et le silence. Il vient parfaire la recette ». Silencieux, présent à l’environnement naturel, une vacuité s’installe. « Un vent de spiritualité païenne souffle sous le bonnet fumant ». L’esprit apaisé par le rythme cotonneux du silence blanc, la magie opère : une méditation muette et heureuse s’installe, entrecoupée de pensées vagabondes.

Sur la beauté, sur le silence, sur la méditation, ceux qui vous en dirons le plus ne sont pas les « riders »,  mais les alchimistes-écrivains-poètes-peintres-photographes du ski, ceux qui savent traduire l’émerveillement ressenti, une fois laissés au vestiaire l’itinéraire et le matos. Ils vous diront tout le bonheur de « la trace faite sur une neige froide, un soleil rasant d’hiver, l’effort ranimant timidement nos corps à frissons, du blanc bleu hellénique partout autour » et la « nature hivernale chuchotant à peine ».

Dans la montagne enneigée le passage laisse une trace éphémère. « Nous pouvons passer des heures à tracer la face d’une montagne et, en quelques minutes de flocons décidés, elle disparaît . Qu’il est bon de louvoyer dans les montagnes sans que ça se sache, aidé par un ciel complice qui, dès notre passage remet un peu de blanc sur cette journée dont on en arrivera à se demander si elle était réelle … et … c’est comme si quelque cristaux d’eau gelés faisaient de nos vie des chimères délicieuses ».

Après nous avoir enveloppé quelques heures de ses soieries ouatées, ou giflé de ses bourrasques, la neige nous montre comment l’environnement naturel joue son rôle : elle renouvelle, remet à neuf le paysage. On a la satisfaction d’être passé et de n’avoir rien gâché, rien sali, rien détruit. Après nous, tout sera comme à l’aube du premier jour. C’est, en acte, une philosophie du respect.

Au rythme des saisons

Le skieur montagnard vit au rythme des saisons. Il suit, au fil des mois, les transformations de la montagne. Il scrute ses changements, depuis le refroidissement automnal du sol, jusqu’aux vagues de chaleurs de l’été, qui lui ravissent ses derniers espoirs et font reverdir le paysage. « Des premières chutes froides aux névés résistants, nous observons ce temps qui passe comme un souffle et nous tentons, en célébrant chaque journée, d’un peu le retenir ».

Ami, adepte du ski de montagne, c’est-à-dire d’une approche respectueuse de la neige et de la montagne, lis le livre de Cédric, ce petit manuel du skieur-alchimiste sera un bon compagnon de soirée pour longtemps.

En attendant, tu peux lire aussi l’article Philosophie du Pays de neige, qui partage la même approche.


Votre Pays, si vous le souhaitez.

2 commentaires

  1. Un grand merci Patrick pour cette lecture sensible et attentive de l’Art de la Trace.
    Au plaisir de nous croiser dans les silences et les promesses de l’hiver.
    Mes amitiés,
    Cédric Sapin-Defour

    1. C’est très beau et ça donne envie de lire le livre de Cédric
      D’ailleurs je devais ce soir participer à une rencontre sur le ski de randonnée animée par Cédric et comme je suis un peu trop rêveuse et assoiffée en ce moment de rencontres vraies, je suis allée me casser les dents sur la vitrine fermée de Patagonia à Cham ! Quelle bonne rigolade !
      Au plaisir de se croiser en vrai. En tout cas, la neige est là et ça fait drôlement du bien !

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