Poèmes à la neige

Petite comptine sur la neige

Sur la musique du silence
Dansent, dansent les flocons blancs
Qui se balancent
Et qui s’en vont
Tisser une douce couverture
Pour la terre qui s’endort
Sur la musique du silence
Dansent, dansent les flocons blancs.

Jacqueline Mériot


Ode à la neige


la
légère
candide
capricieuse
tourbillonnante
ouatée
poudreuse
neige dont j’aime
la
lente lente
chute
*
par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres
ou quelquefois même (j’ai vu)
par un ciel terre de Sienne
elle
papillonne blanc,
plus blanc que les piérides blanches
qui volettent en avril
comme fiévreusement,
à moins que ce ne soit frileusement
autour
de roses
couleur d’âtre
*
météore
qui touche ma manche
de ratine, y posant des cristaux à six branches
sous mes yeux d’étincelles
*
pluie
de
plumes
de
mouettes
muettes
*
recouvrant la plaine déshéritée
emmantelant la forêt squelettique
*
épaisse, assoupissante et ensevelissante
*
blanche telle
une belle absence de parole
*
blanche autant qu’absolue
dans un silence d’œil
qui rêve l’éternité blanche
*
neige neigée
tellement soleillée
que d’un blanc aveuglant
et brûlante !
*
moelle de diamant
*
neiges du Harfang aux iris jaunes d’or
et ventre blanc pur de la Panthère des neiges
*
de quel oiseau fléché fuyant à travers ciel
ce pointillé de sang sur la neige vierge ?
*
regardez, par-delà
cette grille givrée
d’innocentes hermines
dorment tout de leur long
sur les bras des croix
*
alors qu’à l’intérieur l’enfant
le front appuyé à la vitre
pour jouer
fait de la buée,
dehors chaque flocon
éclate une petite larme
qui roule
en bas
du carreau
où le mastic est vieux comme la maison
*
Et
tout là-bas
(à l’heure de mon cœur qui bat tout bas)
quelqu’un
contemple
la rencontre de la neige
floconneuse, innombrable
avec la mer
formidable, comme
de plomb,
glauque
*

Henri Pichette, 1955, Odes à chacun, Éditions Gallimard (Poésie), 1988


Neige


La neige nous met en rêve
Sur de vastes plaines,
Sans traces ni couleur.

Veille mon cœur,
La neige nous met en selle
Sur des coursiers d’écume.

Sonne l’enfance couronnée,
La neige nous sacre en haute-mer,
Plein songe,
Toute voile dehors.

La neige nous met en magie.
Blancheur étale.
Plumes gonflées
Où perce l’œil de cet oiseau.

Mon cœur ;
Trait de feu sous des palmes de gel
Fille de sang qui m’émerveille.


Anne Hébert, Mystère de la parole, 1960


Première neige

Première neige tôt ce matin. L’ocre, le vert
Se réfugient sous les arbres.
Seconde, vers midi. Ne demeure
De la couleur
Que les aiguilles des pins
Qui tombent elles aussi plus dru parfois que la neige.
Puis, vers le soir,
Le fléau de la lumière s’immobilise.
Les ombres et les rêves ont même poids.
Un peu de vent
Écrit du bout du pied un mot hors du monde. »

Yves Bonnefoy, Début et fin de la neige, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1995.


La neige

J’aime la neige éblouissante
Qui couronne les vieilles tours,
Et sur les arbres qu’elle argente :
Courbe la feuille jaunissante,
Dernier souvenir des beaux jours.

Ses blancs flocons avec mystère
Reposent au toit des maisons,
Et d’une tunique légère
Voilent la face de la terre,
Ainsi que de molles toisons.

Écoutez ! tout semble immobile,
La neige endort tous les échos ;
Sans bruit passe la foule agile,
Et sur l’enceinte de la ville
Pèse un mystérieux repos.

La ville est un camp qui sommeille
Avec ses muets pavillons,
Quand le vent n’apporte à l’oreille
Que la voix du soldat qui veille,
Dans l’absence des bataillons.

C’est une flotte dont la grâce
Fait rêver aux golfes des cieux,
Une blanche flotte qui passe,
Et qui semble au loin dans l’espace
Suivre un astre silencieux.

L’arbre balancé par l’orage
Est un mât penché sur les mers,
Chaque brise un chant de la plage,
Chaque voix un cri du rivage
Prolongé sur les flots amers.

Et le soir quand la ville étale
L’éclat de ses mille flambeaux,
C’est une tente triomphale
Qui, dans sa grâce orientale,
Garde la couche d’un héros.

Antoine de Latour. Recueil : La vie intime (1833)