La «glisse», une contre-culture rattrapée par le marché

La culture glisse est d’abord une contre-culture. Wikipedia

Nico Didry, Université Grenoble Alpes

Comprendre la culture glisse actuelle nécessite de connaître son ancrage et sa caractéristique de contre-culture. Le phénomène culturel «glisse» prend sa source en Californie à la fin des années 50, avec les surfeurs pour lesquels le surf est un véritable mode de vie lié à des conduites alternatives issues d’un profond rejet de la société de consommation. Le surf way of life s’oppose alors à l’american way of life.

Les surfeurs établissent un nouveau code de conduite sportif qui rejette les règles et l’organisation traditionnelles pour construire un socle doctrinal initiateur de la glisse d’aujourd’hui. Ce code de conduite alternatif n’est que la partie sportive d’une contestation plus large et apparaissant dans d’autres domaines (musique, peinture, poésie, littérature) qui donne naissance au cours des années 60 à cette contre-culture. Dès lors, il est donc essentiel pour les sociologues du sport comme A.Loret de ne pas considérer la glisse comme un simple phénomène sportif en rupture avec la tradition sportive mais comme partie intégrante d’un mouvement culturel.

La surfeuse Brisa Hennessy. Credits: Rip Curl/Trent Mitchell

Deux modèles culturels s’affrontent alors : la culture analogique correspondant à la culture fun, selon Loret basée sur la recherche d’émotions et de sensations, et la culture digitale, celle des sports standardisés dits classiques (athlétisme, sports collectifs, etc.) fondée sur les résultats, dont l’approche se veut rationnelle, productiviste.

Le sport d’utilité ludique arrive dans la société et s’oppose au sport d’utilité publique (valeur éducative, notion d’excellence et de réussite basée sur la performance).

Une morale du plaisir

Pour Loret, le fun, véritable totem des sports de glisse des années 80, se présente comme une morale du plaisir.

«C’est aussi un look, un vocabulaire et un ensemble d’attitudes. C’est enfin une esthétique se reconnaissant dans les cinq couleurs primaires du mouvement psychédélique, dans un graphisme underground et des artistes alternatifs».

Les surfeurs précurseurs de la culture glisse, tout comme les activistes du mouvement hippie s’inspirent des écrivains de la Beat Generation et en particulier Jack Kerouac. La glisse, contre-culture sportive inédite, est en lien étroit avec le mouvement hippie dont il partage les mêmes valeurs. Le It, concept né de la plume de Kerouac, est proche de la notion de glisse. Pour Kerouac, le It, c’est-à-dire le «ça», c’est le moment où l’Etre et le jazz ne font plus d’un, le battement de l’Etre dans le battement (Beat) de la musique.

Le It se rattache à une émotion libre de tout jugement ou interprétation, «une sensation nouvelle, profondément personnelle libérée de toute contrainte que nous appellerions aujourd’hui l’éclate, le pied» selon Loret. De la même manière, les riders sont à la recherche de ce sentiment cosmique, ce que N. Midol définit comme une «sorte de jouissance organique dans laquelle le corps semble planer au-delà de ses limites : c’est l’éclate.». Cette «éclate» que les hippies (anciens et néo) recherchent aussi au travers de la musique et parfois de la prise de psychotropes.

Un marketing habile

Même si l’inspiration du slogan de Nike «Just Do It» est attribué aux dernières paroles d’un condamné à mort l’emploi du «Do It» a une valeur particulière. En employant une partie du titre du livre de l’activiste Jerry Rubin, leader américain du mouvement hippie qui appelle à faire la révolution (Do It), le plus gros équipementier sportif du monde fait clairement référence à la contre-culture. En 1987,[ L’hymne de la marque sera d’ailleurs le titre Revolution des Beatles].

Cette récupération des valeurs hippie permet à la marque de se différencier de son concurrent principal Adidas, qui gardera longtemps une image institutionnelle et moins «fun» que Nike. Cela marque le début de l’utilisation des valeurs de la culture glisse par les marketeurs qui baseront leur communication sur le fameux «lifestyle» à l’instar de Salomon pour l’industrie de la glisse «hivernale» ou Rip Curl pour la glisse estivale. C’est aussi le début de la récupération du mouvement glisse issu de la culture analogique par la culture digitale selon Loret, ce qui dénature quelque peu l’esprit fondateur de ces pratiques. C’est-à-dire la récupération de ces pratiques sportives sans cadre, ni compétition par les fédérations sportives et certaines marques de l’industrie, qui en transformeront l’approche en la basant sur la performance.

La «board culture» des marketeurs se place au même niveau que les autres cultures influençant les jeunes consommateurs. Conscientes de l’importance de cette culture et de son influence sur ses cibles de communication, les marques de l’industrie des sports de glisse s’emparent de ces pratiques à partir de la fin des années 80.

Elles contribuent à la diffusion des codes culturels, mais aussi à la catégorisation de cette pratique. Le hors-pistes devient alors le freeride, et les pratiques que l’on pourrait qualifier d’acrobatiques deviennent le freestyle. Les termes freeride et freestyle sont alors nés du couplage de deux logiques selon Le Pogam: la logique ludique et la logique marketing. On assiste à une cohabitation de deux conceptions opposées. Avec la récupération des sports de glisse par l’industrie mais aussi les fédérations, les fondements même de la culture glisse sont bouleversés.

L’organisation de compétitions de ski freeride en est la plus flagrante illustration. En effet, le ski freeride est la pratique hors cadre, hors-pistes, à la recherche d’espaces vierges. En effet, lors des compétitions de freeride (Freeride World Tour) ou freestyle (Slopestyle en ski ou snowboard lors des jeux olympiques) les notions d’instinct et de sensation doivent composer avec celles de raison et de savoirs imposés ; romantisme et sensibilité doivent aller de pair avec force et performance ; improvisation et créativité avec conviction et certitude, et enfin aventuriers rebelles avec l’image des héros, des athlètes parfaits.

Ce dernier point est encore renforcé par l’utilisation par les marques des experts de la communauté glisse en tant qu’influenceurs. Ce sont les fameux «pro-riders» qui apparaissent à la fin de années 80 pour devenir de véritables effigies des marques. Cette marchandisation des aventuriers rebelles de la contre-culture est encore renforcée par l’utilisation des réseaux sociaux dans la communication des marques à l’instar du fameux «Rancho» alias Enak Gavaggio, mettant son image de pro-rider rebelle au service des marques.

Capture d e cran a.

Des valeurs bien vivantes

Néanmoins, les valeurs issues de la contre-culture sont toujours vivantes aujourd’hui, comme l’illustre l’appropriation de l’espace public par les skateurs, bousculant les représentations traditionnelles de l’espace public en ville, au mépris de ses déterminants historiques. Ils inventent ainsi un nouveau rapport à la rue et à l’espace urbain et redéfinissent son utilisation, comportement qui est caractéristique de la contre-culture glisse.

Le parkour, cette pratique acrobatique de type yamakasi qui consiste à se déplacer dans l’espace urbain en utilisant les obstacles pour réaliser des figures acrobatiques, s’inscrit dans ce mouvement culturel. Ce qui montre que les codes culturels, notamment les notions de création et de détournement caractéristiques de cette contre-culture n’ont pas été annihilés par la mainmise de l’industrie des sports de glisse sur cette culture.

Nico Didry, Enseignant Stratégies Economiques du Sport et du Tourisme, Université Grenoble Alpes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.